Voici le texte enrichi de l'intervention de Fr. Le Clère. Vous pouvez le copier-coller. Ou nous en demander une version par courriel à contact@yaka35.cef.fr
Bonne Lecture.
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Eduquer à la responsabilité : faire de la jeunesse une chance.
François Le Clère
Walid : Il y en a, ils se font des rêves. Ils voient la réalité. Ils disent que de toute façon, ça tu vas le faire un moment et après tu pourras plus le faire. Tu pourras plus en vivre. Ce qui fait que t’es obligé de te débrouiller.
Nadir : Ben oui … Tu vas pas voler des kinders. Toute ta vie tu vas pas aller voler des ... Cela y est ! Au bout d’un moment t’as le choix entre aller vendre du cheat et aller travailler. Entre te poser avec une meuf et aller voir les putes. Tu choisis. Il y a le mec c’est un bonhomme il préfère aller travailler. Se faire de l’argent sur son mérite. Il y a le mec, l’autre c’est un flémard ou il a pas envie de travailler.
Nadir : T’as toujours le choix.
Walid : Non, il y en a qui ont pas le choix. Un moment, ils ont plus le choix.
Nadir : On est en France il faut pas délirer. La vie de ma mère, t’as toujours le choix.
Walid : Il y a une certaine période, tu n’as plus le choix.
Nadir : Cite un exemple anonyme. Bip.
Walid : Mériem. Il a plus le choix, tu veux qu’il fasse quoi ? Tu veux qu’il fasse quoi ?
Walid : Ou il a pas le choix. Tout simplement, parce qu’il y en a qui n’ont pas le choix. [ENT Nadir / Walid, p : 26]
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Ouverture :
Je vous suis très reconnaissant de m’avoir invité. Je souhaiterais dire d’où je vais vous parler mais au fil de mon propos vous apprendrez à me connaitre et saisir comment à partir de mes expériences j’ai tenté de vous adresser cette communication. Je m’appelle François Le Clère, j’ai 32 ans. J’ai été éducateur de rue pendant 8 ans, et directeur sur les 3 dernières années à l’association Le Valdocco à Argenteuil (95). Cette association a été créée par Jean Marie Petitclerc, éducateur et salésien de Don Bosco. Je suis actuellement doctorant-chercheur à l’université Paris 8 en contrat recherche avec l’Association des Maisons Don Bosco sur les questions liées à ce qu’on appelle le « décrochage scolaire » adolescent. Ce texte n’est pas un article de recherche mais bien le partage spontané de réflexion, m’appuyant à la fois sur mes pratiques d’éducateurs, sur des travaux récents en sciences humaines, mais aussi mes convictions. Nous parlons volontiers des « jeunes » en général, hors il me semble qu’il faut distinguer ce qu’est ce temps de l’adolescence avant la majorité et la situation particulière des 18-30 ans que les sociologues et les politiques publiques ont tendance à envisager comme un âge de la vie. Le risque être double : responsabiliser trop vite les adolescents en oubliant la place des adultes dont ils ont foncièrement besoin, et infantiliser les jeunes adultes en ne leur permettant pas d’accéder à des responsabilités sociales réelles. Je propose donc de donner quelques repères sur ce temps de l’adolescence, puis de soulever les questions que pose l’idée de jeunesse pour enfin poser la question : La jeunesse est-elle une chance pour la société ? Je parlerai de « répondant » (Res-pondere : répondre de quelque chose.) comme ce qu’adultes et jeunes auront à partager. Car ce qui fait une société ce sont ses liens et je dirais presque ses liens intergénérationnels. Ce dont nous souffrons c’est de la difficulté à rejoindre les jeunes et à construire avec eux. Peut-être dans un désir caché de séduction on voudrait bien les trouver super, dire que leur musique est intéressante, mais ce que cherchent les jeunes ce sont des adultes avec une histoire, une capacité à dialoguer et aller à leur rencontre. Des adultes qui s’assument en tant que tels et qui offrent la possibilité de liens et de lieux.
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1. ET SI ON PARLAIT D’ADOLESCENCE ?
Parler d’adolescence pourrait avoir un air répétitif tant on a l’impression que c’est quelque chose de connu : la fameuse crise d’adolescence. Ce concept d’adolescence est très discuté et développé par les psychologues et les sociologues. Il est interrogé dans diverses cultures par les ethnologues. Et pourtant, la question creuse toujours. Dans la perspective de recherche qui est mienne en Sciences de l’éducation, je pense d’ailleurs que c’est bien l’enjeu éducatif qui fait de l’adolescence un enjeu sociétal majeur. Face à la difficulté éducative ou à des comportements inattendus d’adolescents, la tentation est de crier à la nouveauté de la problématique adolescente. « Ils étaient difficiles avant mais aujourd’hui c’est plus pareil ! » me confie une éducatrice lors d’une analyse de pratiques. Cette problématisation de l’adolescence est marquée aujourd’hui par une pathologisation ou un étiquetage déviant. Le psychanalyste anglais, Donald Winnicott1 alertait à ce sujet : la crise d’adolescence ne signifie pas pathologie adolescente. L’adolescence doit être envisagée comme une période de développement de la personne. Il s’agit d’une étape de maturation tant psychologique que sociale nous allons le voir.
Un autre écueil pointe dès qu’il est question des adolescents : « De tous temps, les adolescents ont posé question, ont dérangé, etc. ». Il y aurait comme un relativisme à outrance. Ce relativisme me paraît aussi douteux que l’alarmisme. Il peut traduire une difficulté à faire face à l’inattendu de ces adolescents dont nous aurions la responsabilité.
L’adolescence, un temps de remaniement psychique et social
Lorsque l’on parle avec des adultes ou même avec des adolescents, il y a des constantes que l’on peut entendre quand il est question d’adolescence. Ce sont ces impondérables de l’adolescence. Le terme d’adolescent vient de la racine « adulescere » qui signifie grandir. L’adolescence est d’abord un temps du développement humain souvent confondu avec la puberté. C’est en effet une nouvelle organisation bio-psychologique de l’individu. Elle est une étape de développement physique que connaît chaque individu. L’enfant voit son corps se transformer en quelques années. Sa voix mue sa taille augmente et l’appareil génital se modifie. L’adolescent doit se réapproprier son corps, il doit faire sienne
1 WINNICOTT (Donald W.), « L’adolescence », 1962, in De la pédiatrie à la psychanalyse, Sept. 1992, Editions Sciences de l’homme Payot, 465 pages, pp : 399-408.
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cette nouvelle identité sexuelle. Ces métamorphoses corporelles tiennent beaucoup d’importance quant à l’image de soi et au développement affectif de l’adolescent.
Philippe Jeammet de son côté, rappelle que l’adolescence est un phénomène naturel, fruit de la maturation de l’être biologique. Cependant, elle a des incidences culturelles puisqu’elle aboutit « à la redistribution des rôles au sein du groupe social »2. Il distingue deux dimensions à l’adolescence :
- La dimension somato-psychique. Elle est liée aux transformations biologiques de la puberté et l’accès à la maturité sexuelle qui autorise les relations sexuelles.
- La dimension symbolique et culturelle. L’individu acquiert un nouveau statut social. Selon l’auteur, il accède à « une identité sexuée d’adulte et à de fonctions de production de travail et de reproduction dans la filiation ».
L’adolescence comme un passage
L’adolescence est donc moins un état qu’un passage. C’est le passage de l’état pubertaire à la maturité génitale, passage de l’enfance à l’âge adulte, de la dépendance familiale à une recherche d’autonomie (Rassial,1998). Dans ces passages de l’enfance au monde adulte, l’adolescence traverse des remaniements identitaires3, tant au niveau psychique que social. Jean-Marie Petitclerc4 caractérise ces passages par une succession de deuils :
- deuil de l’image idéale des parents,
- deuil de l’image idéale de soi,
- passage du rêve au projet.
Enfin, l’adolescence est présentée comme une crise. On entendra facilement : « Il fait sa crise d’adolescence. » En Sciences de l’éducation, Maurice Debesse travaillera cette question dans sa thèse sur « la crise d’originalité juvénile » dès 1936. Ce titre de Debesse ramène plutôt à la crise intérieure, aux mouvements internes de l’adolescent. J’attirerai l’attention sur le fait qu’aujourd’hui ce qui fait sens pour la majorité des adultes dans cette
2 JEAMMET (Philippe), Rituels à l’adolescence, in Revue de Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence, n°89, août/septembre 1983, p :36.
3 Terme emprunté à Philippe Jeammet.
4 PETITCLERC (Jean-Marie), Les nouvelles délinquances des jeunes, Paris, 2001, Editions DUNOD, Collection Enfances, 177 pages.
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idée de crise c’est plutôt la crise d’autorité, ou la crise de la relation. Faut-il penser qu’il y aurait dans cette crise de la nouveauté ? Je me demande si ce n’est pas l’enjeu même de la crise qui est aujourd’hui déplacé. Quoiqu’il en soit crise d’adolescence est aujourd’hui liée à crise de l’éducation.
A dos, les sens ! Composer avec des références multiples dans une société plurielle
L’adolescence a été abordée comme processus de subjectivation, de construction psychique et identitaire. Mais ce n’est pas possible de l’aborder pleinement sans considérer son contexte social, familial, etc. Il ne serait pas pertinent d’évincer trop rapidement l’idée qu’une adolescence dans une cité de banlieue parisienne n’aura pas les mêmes rebondissements qu’une adolescence dans l’Allier. L’adolescence est à envisager dans son contexte, dans ses configurations sociales particulières. S’il est bien une caractéristique qui est posée au sujet par notre société plurielle c’est celle de composer dans cette pluralité de références une cohérence interne. Comment trouver du sens quand les sens sont « à-dos » ? Cela n’aura échappé à personne, une des dernières musique et danse à la mode est la « tecktonic ». Le mot n’arrive pas par hasard, et il traduit bien les mouvements permanents dans lesquels sont pris les adolescents. Ceux qui se souviennent de leurs cours de géologie se souviendront de la tectonique des plaques. Celle-ci est faite de mouvements de plaques rigides de la terre qui entrent en collision, qui s’éloignent ou qui parfois se confondent. Le système social dans lequel évoluent les jeunes est un système complexe, une société plurielle dirait le sociologue Bernard Lahire (2006). Chaque espace est spécialisé avec ses codifications, ses exigences, ses modalités langagières et culturelles. L’adolescent est pris aujourd’hui dans une « tecktonic » des univers sociaux, une confrontation des sens. La socialisation des adolescents se présente ici comme une socialisation plurielle dans des univers diversifiés.
Selon Bernard Lahire , la cohérence en éducation est plus évidente dans les sociétés dites traditionnelles. En effet, les sociétés traditionnelles se caractérisent par une forte cohésion sociale. Le degré important d’inter connaissance, la faible division des tâches et la faible différenciation des rôles, amène à une nécessaire cohérence. A l’inverse, précise-t-il, « les sociétés contemporaines sont incomparablement plus étendues du point de vue spatial comme du point de vue démographique, à forte différenciation des sphères d’activité, des institutions, des produits culturels et des modèles de socialisation et à moindre stabilité des
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conditions de socialisation.» 5. Il remarque que les « fervents de la cohérence éducative », rêvent d’une socialisation homogène et uniréférentielle. Dans un monde social fortement différencié, ce modèle vacille.
2. LA JEUNESSE ? LA PLACE DES JEUNES DANS LA SOCIETE FRANCAISE ET LE LIEN INTERGENERATIONNEL ?
D’une difficulté à quitter l’adolescence et à se faire une place
Si vous dites : la jeunesse est une chance… au sens « c’est sympa d’être jeune !! ». Je voudrais juste que vous vous rappeliez que le temps de l’adolescence et de la vie étudiante est un temps de remaniement identitaire, psychique et social profond. Dans ces moments de traversée, ce n’est pas toujours très facile de prendre place dans la communauté humaine et sociale. Nous pourrions imaginer que c’est la chance d’expérimenter, de laisser vivre, de laisser tenter leurs projets, mais avouez quand même que ce qui marque la famille d’aujourd’hui c’est bien plutôt le cocon de la sécurité et la peur tenaillée au ventre des parents de laisser leurs jeunes voguer. Peut-être aussi la peur tenaillée au ventre des jeunes eux-mêmes de lâcher la maison familiale. Le film Tanguy a eu un franc succès en la matière et les sociologues y ont fait leur beurre : ils ont appellé ça « l’effet Tanguy ». Et paradoxalement, un autre mot circule que j’entends ici et là dans la parole des animateurs : les « adulescents »… Les adulescents seraient ces adultes qui n’auraient pas quitté totalement l’adolescence tout en vivant une vie d’adulte. On peut se demander si ce n’est pas la société elle-même qui est adolescente dans le refus du choix, du deuil de l’immédiateté et du « tout est possible ». Là encore, je voudrais attirer votre attention : la jeunesse est une chance en tant qu’elle est un passage et non une fin en soi. Elle est une chance pour grandir, faire des expériences et se former.
La jeunesse : une préoccupation sociologique et socio-politique
Le rapport Schwartz inaugurait une nouvelle politique jeunesse et dessinait à travers la mise en place des missions locales une approche globale des jeunes. Un autre terme s’est alors adossé à celui de jeunesse : l’insertion sociale et professionnelle. Car telle a bien été la
5 LAHIRE (Bernard), 2006, op.cit., p :44.
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question : dans une période de difficultés économique et de chômage où des jeunes étaient les premières victimes, il fallait penser des dispositifs d’insertion sociale et professionnels nouveaux. Le sociologue, Olivier Galland, cherche à expliquer ce temps de la jeunesse et la manière dont cette réalité sociale s’est constituée avec l’allongement des études, la question du chômage, l’allongement du temps de vie au domicile familial.
Pour moi qui suis à l’Université, je pourrai aussi vous dire que la jeunesse est devenue un objet important de la recherche dans les années 80 comme champ spécifique de la recherche sociologique. Il y a peut-être aujourd’hui, à travers les médias mais aussi dans le champ de la recherche, une tendance à tribaliser les adolescents et par la méthode même de recherche à en faire une peuplade (Fize, 1991), comme une ethnie observable dans ses codes, ses cultures, ses identités. Et en même temps que se dessine ces caractères adolescents (la racaille en est une figure), se dresse un discours universaliste sur l’adolescent. Il n’est pas question d’adolescence dans l’abstraction. Il est question d’adolescents pris dans des relations institutionnelles et dans des interactions quotidiennes avec des adultes. Il me semblerait plus intéressant de réfléchir et de discuter sur le rapport adulte-adolescent plutôt que de chercher à définir et caractériser « les jeunes ».
Il n’y a pas que les chercheurs qui s’intéressent aux jeunes en multipliant les études, il y a aussi les commerciaux. Voyez les pubs des banques qui ont des jeunes comme publics cibles. La jeunesse est une chance, oui mais dans quelle société ? C’est vrai dans une société de consommation, on a bien compris le topo. Les jeunes sont des cibles publicitaires majeures, dans les quartiers on développe le street marketing et à Paris, les galeries Lafayette aident les mères à s’habiller en attirant les adolescentes. Les jeunes sont une vraie chance pour la société de consommation. Je ne pense pas qu’il y ait une « culture jeune » qui pourrait être définie comme LA culture des jeunes d’aujourd’hui. On aurait tendance à vouloir faire de l’utilisation excessive des médias et de l’attitude consumériste des caractéristiques de la jeunesse. Je ne pense. Elles sont les caractéristiques de notre société, de son développement, de ses nouvelles pratiques sociales et culturelles, et les jeunes, en miroir, les utilisent.
Il y a bien des pratiques culturelles des jeunes qui peuvent attirer notre attention : des pratiques festives, des pratiques musicales, des pratiques politiques. Je ferai remarquer au passage, puisque nous sommes à Saint Malo, et non loin de Rennes, que l’équipe de sociologie de Rennes est porteuse de recherches reconnues sur ces questions de jeunesse : je pense à Patricia Loncle, Isabelle Danic ou encore Christophe Moreau. Ces travaux une une
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compréhension peut-être plus fine des pratiques des jeunes. Ils montrent qu’il y a des formes de participation des jeunes à la vie sociale, allant de jeunes très vulnérables marqués par l’errance dans les festivals à des jeunes initiant de nouvelles pratiques politiques. Patricia Loncle montre, par exemple, comment les jeunes en Europe sont vecteurs de nouvelles formes d’engagement politique au-delà des partie politique. Il faut quitter un regard monolithique sur la jeunesse !
La jeunesse à l’abandon ou la question des choix politiques
En préparant cette communication, je ne pouvais que vous soutenir dans l’idée que la jeunesse est une chance dans une société pour s’adapter à des contextes nouveaux, pour réinventer des manières de faire société. Mais je ne pouvais m’empêcher de penser aussi à la manière dont les jeunes sont victimes sur le territoire français de discriminations et d’inégalités fortes. Le chômage des jeunes est du double de la moyenne nationale, l’accès aux soins et au logement est de plus en plus difficile pour des étudiants de plus en plus nombreux qui vivent sous le seuil de pauvreté. Dire la jeunesse est une chance, c’est interroger la communauté adulte sur ses choix politiques, n’est-ce pas ?
La jeunesse est un défi à la société avant d’être une chance. Le défi de la transmission et de l’éducation dans la confiance à l’adolescence, et le défi du partage des responsabilités à l’accès à la majorité. La jeunesse est une chance, à condition que jeunesse se passe. Car les sociétés ont besoin aussi d’adultes responsables et engagés qui opèrent des choix dans la vie. Parce que pour la société de consommation, une jeunesse zappeuse, consommatrice, qui réagit à l’affectif, c’est intéressant ça fait un bon marché. Elle est une chance pour la société, quand elle est mixité et mobilité. Quand elle ne s’enferme pas dans des ghettos de la débrouille et de l’embrouille.
Ces conditions pour devenir adultes ce sont les adultes qui en ont la responsabilité !
3. ETRE REPONDANT AU COTE DES JEUNES ET EDUQUER A LA RESPONSABILITE
Devenir responsable c’est accepter d’être en recherche et d’entreprendre
L’adolescence est ce temps d’émancipation progressive et d’autonomisation. Eduquer à la responsabilité dans cette plus délicate des transitions sociale et identitaire est un enjeu
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éducatif, mais aussi une tâche difficile. La notion de responsabilité peut-être angoissante pour l’adolescent. Elle le met dans un Idéal difficile à tenir tant il a une conscience aiguë de ses fragilités, tant il est lui-même pris dans des contradictions. Bien que tenté par les grandes aventures, l’adolescent a peur de ne pas être à la hauteur. Il sait qu’il a besoin d’adultes (même s’il dit le contraire). L’adolescent a souvent du mal à se fier à lui-même, à se faire confiance. Il aura besoin de l’éclairage de l’adulte pour accompagner ses engagements, ses prises de risque. L’éducation à la responsabilité n’est donc pas du côté de l’effacement de l’adulte. Il ne s’agit pas non plus de dire « vous faites comme vous le sentez ! ». L’adulte doit plutôt se faire rassurant et valorisant en impliquant les adolescents dans des actions concrètes. D’ailleurs, il n’y a pas de grands et de petits projets, il n’y a pas de grandes ou de petites responsabilités. En apprenant à être répondant de ce qu’il vit avec d’autre l’adolescent va pouvoir devenir un adulte responsable de ses actes. J’envisagerai donc cet apprentissage de la responsabilité à l’adolescence dans un double rapport entre « chercher ensemble » et « entreprendre de là où l’on est ».
L’adolescent doit répondre de la nouveauté en lui !
Dans nos vies, nos rencontres, nous sommes convoqués à répondre de tas de choses. Nous devons prendre des décisions, poser des actes qui ont des répercussions très concrètes. S’il est une responsabilité majeure qui prime (et qui parfois déprime) à l’adolescence c’est celle de l’être. L’être au monde et l’être à soi-même. L’adolescent en pleine ébullition existentielle cherche à se situer dans le monde où il vit. Il doit gérer ce qui s’exprime de nouveau en lui : changements corporels, pulsions, désirs, etc. L’adolescent quoiqu’on en pense à de sacré responsabilités sur les épaules. J’en pointerai deux qui le préoccupe énormément : sa sexualité et son avenir (orientation scolaire et professionnelle). Educateurs que nous sommes, nous aimerions préparer demain (et c’est bien notre devoir). Mais n’oublions pas l’actualité immédiate de l’adolescent que nous accompagnons.
Ensemble …
La responsabilité même si elle est assumée par une personne a quelquechose de collectif. Les adolescents ont une conscience vive de cette responsabilité collective. D’ailleurs le groupe sert d’étayage et de porte voix à la responsabilité de chacun. Il y a d’abord un « nous-responsable ». C’est souvent ce que vit un groupe scout quand il part en séjour pour rendre service à une association ou un groupe d’aumônerie quand il anime une veillée pour
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une maison de retraite. Les adolescents questionnent aussi les adultes en disant : « Vous nous demandez d’être responsable mais vous ? ». L’adolescence est un processus de subjectivation où le sujet se construit dans des rapports d’identification et d’affiliation. S’il y a une éducation à la responsabilité c’est donc d’abord par la capacité des adultes à être dans des paroles qui ne soient pas du semblant. La dimension de la cohérence entre un dire, un faire et un croire est ici fondamentale. En quelque sorte par leurs provocations aux adultes, les adolescents cherchent à mieux comprendre comment ces adultes se sont dépatouillés avec leurs problèmes, avec leurs galères. Ils cherchent à « capter » ce qui anime cet adulte. L’adulte qui accompagne un groupe d’adolescent est donc d’abord convoqué à sa propre capacité à être responsable. A répondre de ses actes et de ses paroles.
… chercher à être répondant
J’accompagne individuellement des adolescents face à des difficultés familiales, scolaires, psychiques importantes. Quand je travaille avec ces adolescents je distingue deux notions : « avoir des réponses » et « être répondant ». Je ne pense pas qu’aujourd’hui un sujet responsable est un sujet qui a des réponses aux problèmes qu’il rencontre. En tout cas pas des réponses immédiates. J’ai tendance à penser qu’il doit répondre de ce qui lui arrive. D’une certaine manière qu’il est invité à « être répondant » de sa situation. En effet, les adolescents ne sont pas dupes. Tout seul ils ne peuvent pas construire un monde plus juste ? Il y a des enjeux économiques, politiques ou sociaux qui sont l’affaire d’autres. Il n’est pas inintéressant de confirmer à ces adolescents qu’en effet les responsabilités sont partagées et à différents niveaux. Mais ce premier constat d’impuissance face à des problèmes complexes de la société peut rapidement devenir la raison d’une désespérance et d’un désengagement des adolescents. Ils nous disent : « de toute façon, on n’y peut rien ! », « qu’est-ce que ça va changer ? » ou encore « C’est foutu je laisse tomber ! ».
C’est là que pointe cette idée de responsabilité répondante. Devenir responsable c’est accepter de chercher, d’expérimenter et de tenter des chemins. Nos idées, nos solutions ne sont que provisoires. Elles ne sont jamais complètement satisfaisantes, mais elles sont ce qu’on pense le mieux au moment donné. Etre répondant c’est chercher par là où c’est jouable, vivable pour soi et pour les autres. C’est refuser de se résigner. Il n’est pas question de donner des réponses toutes-faites aux adolescents mais plutôt de les inviter à chercher, à dialoguer, à expérimenter. Pour le coup, il s’agit de partager du répondant. Assumer ensemble de
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nouvelles façons de vivre et d’agir, de co-habiter. Peut-être dans l’après coup, les adolescents pourront relire ce qu’ils ont vécu et découvrir comment ils ont su « être responsable ».
La responsabilité des adultes de croire
Elle est une chance à condition qu’elle s’accroche à une Promesse. A une terre promise, à un projet de vie… qu’elle ne se fasse pas errante et fade, qu’elle se risque. Les récentes études sociologiques montrent que les jeunes français sont les plus désespérés d’Europe. Ils ne croient pas en l’avenir alors qu’ils ont des conditions de vie que bien des pairs du même âge pourraient leur envié. C’est vrai en Europe les jeunes réinventent le monde demain. L’engagement politique et l’altermondialisme en est un exemple important. La pratique festive ou les re-création de liens par les réseaux sociaux en en est un autre. Mais… la question à mon avis est à décaler un peu… Vous savez ce que c’est pour moi la chance offerte à chaque homme ou chaque femme c’est de grandir. Et je crois que ce désir d’apprendre des autres, du monde qui nous entoure, cette capacité à agir ensemble tel est le défi de la jeunesse aujourd’hui.
En assumant notre responsabilité de rendre ces jeunes responsables et créateurs dans leur vie, nous leur redonnons confiance pour réussir à l’école, trouver un travail, s’épanouir dans une vie familiale. La foi en l’avenir, la confiance en soi et en l’autre, pour ces jeunes passe par la capacité des adultes à croire en eux. Croire en eux, c’est être pensant et croyant là où ils se présentent sans appel ! Croire en eux, c’est aussi croire en l’inaccompli. Il y a toujours un chemin à tenter et à vivre.